Corto Maltese et moi

Corto Maltese m’avait donné rendez-vous gare d’Austerlitz à Paris. Après une chaleureuse accolade, il m’entraina sur un banc pour me proposer un voyage en sa compagnie.

Rêvant d’échapper aux contraintes tantôt artistiques, tantôt  thérapeutiques, voire cosmétiques qui ligotaient mon existence, j’acceptais.

Aussitôt des mouettes nous entourèrent, elles piaillaient comme de vulgaires moineaux, au lieu de crier ou de rire comme le veut leur espèce. Il est vrai que nous étions dans une gare nullement maritime mais bien plutôt ferroviaire où l’aventure consiste à partir à l’heure et, plus encore, à arriver à l’heure et quelque part.

À propos de destinations, Corto me laissa le choix puisqu’il avait pour sa part écumé toutes les mers et les déserts de l’univers. Après quelques hésitations, je proposais le cap vert : ça claque et c’est vert.

Tout en arborant un sourire quelque peu condescendant, il affirma dans un phylactère : « Ça me changera de Venise. » Illico, des baobabs et des bananiers surgirent d’une vignette. Ils semblaient un peu mélancoliques. Un cartouche précisait que comme les habitants du pays, ils souffraient de la « saudade », aggravée par la disparition de Cesária Évora. Je leur récitai quelques poèmes pour les requinquer car « rien n’est meilleur à l’âme que de faire une âme moins triste ». Corto haussa les épaules essentiellement pour faire jouer ses muscles et frimer. Cette réaction, son sourire suffisant et ses clopes commençaient à m’impatienter d’autant que la musculature de Blek le Roc était de plus belle facture, sa tenue plus attrayante et notre rencontre  antérieure. Ceci dit, je craquais tout autant, voire davantage, pour Marsupilami dont la conversation me ravissait. Ses « Houba et Huba » ponctués d’emanatas pour suivre ses bonds et les circonvolutions de sa queue m’avaient initiée à la relativité du langage.

Avec eux, les voyages démarraient tous les jeudis. Il fallait faire le plein de carambars et de roudoudous alléchants et, comme adjuvant, d’une poudre blanche acidulée qu’on absorbait à l’aide d’une courte paille, après quoi il était possible d’avaler le contenant qui avait le goût fade de l’hostie mais qu’on pouvait mâcher. Ces voyages de cases en vignettes m’avaient introduite dans le monde des livres là où des forêts de mots m’enveloppaient comme des lianes me projetant vers un monde palpitant de résonances multiples et d’images en abyme.

Alors que je me trouvais entre deux planches, Corto, jaloux, m’alpagua et fixa à ma ceinture deux ailes de goélands en marmonnant : « Rêve ou réalité, qu’importe ne sois pas rabat-joie ! » Puis, il me propulsa sans ménagement vers le firmament.

À proximité du soleil, les ailes révélèrent, comme celles d’Icare, des malfaçons : ça sentait le roussi. La courbe du vol s’inclina fâcheusement vers le sol. Je m’accrochai à quelques onomatopées pour la ralentir. Corto me proposa opportunément de rebrousser de quelques dessins de façon à chuter dans l’océan.

Je fis mine de le suivre mais survolant le gaufrier, j’optai pour la case du départ, celle du banc où tout avait commencé. J’y retrouvai mes bagages remplis de textes bien ficelés, agrémentés de photos. Ils couvrent tous les genres : poèmes élégiaques ou vers pour rire, nouvelle ou récit, réflexions sociologiques ou binairiques, évènements picturaux ou radiophoniques, gravité ou humour, souvenir ou article, bref un blog à part qui se réjouit de votre amicale compagnie et vous invite à poursuivre ce périple de quinzaine en quinzaine et même d’intervenir…

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