Couper le cordon

« Il faut couper le cordon » répète la doxa aux enfants, aux adolescents et aux jeunes adultes. L’évangile recommande, aussi, de quitter les siens pour suivre le Christ.
Bon, de toute façon, il a été coupé à la maternité et la vie s’est chargée de lacérer le lien, la mort ratifiant la rupture. Léo Ferré disait de la Mélancolie : « C’est voir sa maman chaque fois qu’on se voit mal » Les poètes sont gens fragiles.
Et que comprennent les mamans aux chagrins de leurs grands enfants ?

Je me suis toujours sentie liée au passé, à mes parents, à mon frère, aux amis, à mes animaux, aux souvenirs… Parfois, j’aurais voulu, comme Gulliver, secouer toutes ces attaches pour me libérer. J’envisageais même des solutions extrêmes : la folie, l’exil, une disparition volontaire… Je me suis contentée d’écrire un roman sur ce thème : l’Autre Côté.
Cette fois, je vais rompre le cordon avec mon frère, mon frère unique, l’aîné, le bien-aimé que j’avais toujours défendu, excusé et qui pactise, désormais, avec Caïn : classique après un deuil, paraît-il, comme dans les grandes familles…

À quoi donc a servi l’enfance ? Les jeux partagés, le jeu des petits chevaux avec lequel il me cogna quand je fanfaronnais : « J’ai gagné, j’ai gagné. » Boum ! La bosse a été instantanée et massive, le jeu avait été fabriqué par notre papa, avec du vrai bois tout aussi massif. Caïn me tamponna le crâne avec un gant mouillé « Ne dis rien à Maman. » Je n’ai rien dit.
Et la chute en moto quand nous étions ados : je n’ai rien dit non plus.
Ensemble, nous écoutions du jazz, nous découvrions au cinéma : Bergman, Fellini, Woody Allen… Nous avons parcouru l’Espagne en stop. J’étais sur le bord de la route, le pouce levé à cuire au soleil, il lisait à l’ombre.
Le service militaire lui fut un supplice : il allait déserter. Je lui écrivais pour le soutenir, l’un de mes amis est venu le voir pour discuter.
Bref, la fraternité à la maison.

Et boum ! Je découvre qu’il n’a pas la moindre affection pour moi, uniquement des aigreurs, des rancœurs, des ressentiments, des jalousies, de la haine ? Il me fait un procès injuste et m’insulte de façon abjecte prouvant une méconnaissance totale de ma personnalité et de ma vie.
Alors, je coupe le cordon : c’est lui qui a commencé et même achevé. Il est consolant que nos parents ne soient plus de ce monde, soustraits ainsi à son ignominie.

Tu peux garder les photos que tu as confisquées, je fais un ballot des souvenirs que je jetterai à la décharge comme tu as jeté les affaires de notre mère : toute une vie effacée, réduite en cendres.
Salut frérot. À jamais.

Lithographie Marc Chagall – Caïn (Détail)

« Promis, juré
Le bruit »