Photos

On s’accorde pour dire que les photographies sont des arrêts du temps. Elles captent des lieux, des évènements, des personnes et soi-même. Pourquoi prendre des photos ? Pour retenir le temps, pour se souvenir, pour partager, pour regarder plus tard… ? Mais ce « temps » immobile est passé, contrairement au film qui grâce au mouvement donne l’illusion d’un perpétuel présent.

Il peut être agréable de revoir des lieux, de revivre des évènements. Parfois, les photos prennent le pas sur les souvenirs. Par ailleurs, elles  en ravivent d’autres, ressuscitent des ambiances, attestent des changements externes et internes.

Les photographies des proches, nous font prendre la mesure du temps qui passe. Revoir mon père disparu provoque en moi tendresse et tristesse. Contempler mes parents jeunes est plaisant, même si leur apparence  m’étonne, mes nièces enfants m’amuse et nous…  si jeunes alors !

Avec mes portraits, c’est plus complexe… Le bébé, la petite fille que j’ai été me charment. Les circonstances dans lesquelles certaines photos furent prises me reviennent en mémoire. Ainsi, une séance chez un photographe professionnel qui voulait à toutes fins nous faire sourire mon frère et moi alors que nous avions décidé de garder nos lèvres serrées sur nos dents de lait non encore remplacées.

Les années suivantes, je constate que mes cheveux tirés en queue de cheval n’étaient guère seyants ni, avant ou après, mes frisettes trop serrées… Souvent je m’estime mal fagotée et mes poses figées d’adolescente boudeuse me rappellent mon mal être. Et puis, je suis un peu trop ronde… Mais petit à petit, je deviens moi.

Cependant, c’est comme s’il y avait des séries de « moi » fort différentes. Je trouve attirante cette adolescente quelque peu androgyne mais je ne me souviens pas avoir habité ce corps. Il y a aussi cette fille gironde, voire cette « belle plante » qui me surprend. Sur d’autres photos, je ne me reconnais pas du tout !

Quand j’examine les photos de mes proches, je ne constate pas de tels décalages, aussi j’en viens à soupçonner le fait que j’ai été habitée par plusieurs personnes…

Bien évidemment, la façon de se vêtir, de se maquiller, de se comporter modifient la silhouette mais à ce point… Des clichés me renvoient des expressions que je n’aime pas du tout et d’autres où, tel Narcisse, j’ai plaisir à me contempler et douleur en constatant les griffures du temps.

Ces  séries distinctes ne correspondent pas à des tranches d’âge ou à des périodes : elles se côtoient. Et ce phénomène se vérifie tout au long de ma vie. Il faudrait classifier, à travers les années, ces divers registres. Si je les assemblais par catégories, je pourrais mieux appréhender ce phénomène. Mais, il faudrait beaucoup de temps et être très organisée. Le temps me manque et me manquera de plus en plus, en outre je n’ai pas l’esprit méthodique.

Ayant découvert, lors d’une  tentative de rangement, une enveloppe contenant mes photos d’identités, j’ai repris mes investigations car c’est un corpus plus facile à cerner. Sur la première, j’ai dix ans, sur la dernière soixante. Ces deux là ont été réalisées par des photographes d’établissements scolaires, les autres ont été tirées dans des photomatons. J’en dénombre vingt trois soit une photo tous les deux ans environ. Je les réutilisais sur plusieurs documents comme en témoignent les traces d’agrafes. Quelques unes ont du s’égarer ou être détruites intentionnellement.

Je les ai collées sur une feuille de gauche à droite et de haut en bas, en m’efforçant de respecter la chronologie, me basant sur l’arrondi des joues, les vêtements, la coiffure. Une marge d’erreur est possible.

Huit sont prises de face, trois présentent le profil gauche, neuf le profil droit, les autres  de trois quart. Cinq sont en couleurs. Sur deux, je souris bouche entr’ouverte ; sur cinq, je souris bouche fermée ; sur les autres je suis grave voire un peu crispée. Il est vrai que ces appareils ménageaient des surprises : des temps d’attente longs, irréguliers, des flashs meurtriers, des réglages inadaptés : hauteur du siège, hauteur des yeux, rideaux… Sur certaines, je ne m’identifie pas, sur d’autres je me repère en me référant à d’autres photos en pied.

Sur quelques unes, j’ai tenté « une mise en scène » : menton levé ou baissé, profil de médaille, yeux fermés,  main en direction du cou ou de la nuque. Sur sept d’entre elles, je porte des bijoux ou des foulards. La couleur et la forme des vêtements me reviennent, je regrette leur disparition : usure, problème de taille, don… ?

Les regards entretiennent une ressemblance. Néanmoins, les yeux semblent grands sur la plupart mais parfois étroits, en amandes. Le nez est discret quoique légèrement de travers, la bouche assez pulpeuse. Le menton a une encoche au milieu, peut-on parler de fossette ? Globalement, je me trouve « pas mal » mais j’ai de nouveau l’impression  qu’il y a là plusieurs filles.

Certes, les deux premières représentent une enfant, les trois suivantes une adolescente, puis une jeune adulte et, progressivement, une femme qui vivait des situations multiples. Ces filles me sont assez étrangères. Faudrait-il ajouter des photos pour atteindre le jour d’aujourd’hui, comme on dit dans le jargon pléonastique contemporain, afin de faire le lien ?

N’ayant plus besoin de documents avec photos, hormis pour les officiels, je n’en fais plus. Les photos homologuées sont quasi anthropométriques, souvent anamorphiques. Les photographes requis semblent les faire avec hargne et une volonté d’enlaidissement.

J’envisage, la prochaine fois que je rencontre un appareil non endoctriné d’y recourir pour compléter ma collection et poursuivre ma quête d’unicité le plus objectivement possible. Le but étant aussi de prolonger ce texte…