Les trois loups

Enfant, un soir d’orage, à la nuit tombante, je revenais en toute hâte vers Horca. Soudain, un hurlement, je me retourne et pars en courant.

Une lichette de jour soulignait l’horizon calotté d’un nuage gris fer. Je sens sur mes jambes leur souffle. Je tombe. Trois loups maigres aux yeux étincelants m’entourent. Je dessine, vaguement, un signe de croix : les loups se transforment en trois sapins.

La frayeur de la vieille dame fait sourire l’auditoire.

Peu à peu, la ville a rejoint sa maison et du « Bois aux trois loups », seuls demeurent trois arbres que la superstition a jusqu’alors épargnés.

Trois frères, héritiers de cette parcelle, en dépit du récit d’Aloïse et de ses mises en garde, décident de les abattre. Munis d’une tronçonneuse et de cordes, ils commencent par le plus grand, le plus droit. Ils le scient aux trois quarts, attachent une corde et tirent.

De l’arbre coupé, jaillit un loup maigre aux yeux étincelants qui fonce sur l’aîné. Les deux autres frappent la bête de toutes leurs forces. Lorsque le loup tombe, le blessé agonise.

Le Maire réunit dix hommes. En compagnie des frères de la victime, ils se dirigent vers la crête pour arracher les deux arbres maléfiques.

Ils tranchent l’un d’eux à une hauteur telle qu’ils puissent tuer un loup éventuel. Les fusils sont braqués sur l’arbre qui s’abat en fracassant la tête du cadet tandis que la partie arrière du loup (il a été sectionné) tente de prendre la fuite. Les hommes après un moment de stupeur lui brisent les reins et lui tirent chacun une balle dans la tête.

Le benjamin s’oppose à la coupe du dernier arbre. On décide d’y mettre le feu. Le survivant se tient à bonne distance du sapin qui s’embrase. Lorsque les flammes atteignent la cime, le rescapé s’enflamme comme une torche.

Les hommes veulent emporter son corps, mais il a pris souche, offrant en plus petit la réplique exact de l’arbre calciné.

Extrait du recueil Kaléidoscope