Comme un polar
Dès les premières marches qui mènent au bassin, l’odeur de chlore me picote le nez et la mémoire. Dans mon enfance, la piscine me plongeait dans un mélange d’excitation et de peur. Je ressens encore un petit pincement.
Je pratique la natation synchronisée avec un groupe dynamique et sympathique sous la férule d’un maître-nageur exigeant.
Ce jour-là, j’arrivais la première au bord du bassin. Il flottait à plat ventre, jambes et bras écartés en étoile de mer : il aime plaisanter. Je saute à l’eau : il ondule avec la grâce d’une méduse. Je saisis l’une de ses mains pour impulser une volte sur place qu’il exécute parfaitement.
Les figures se prolongent ; or, même pour un as de l’apnée… Je lui tapote l’épaule, lui tourne la tête. Son regard vide bloque ma respiration. Je recule vivement avant de parvenir à crier : à l’aide !
L’une des naïades du groupe jaillit, examine la scène, fonce dans les étages en appelant un autre moniteur, tout en cherchant la cache du défibrillateur.
Tout le groupe se presse sur le rebord en reniflant.
Son collègue pénètre dans l’eau tout habillé, le retourne, le tire vers le bord et le hisse sur le carrelage. Aussitôt, il pratique un message cardiaque, tout en nous sommant de contacter pompiers et Samu.
Nez et bouche dégurgitent, sans que ni le regard ni la couleur de la peau ne reprennent vie. L‘homme poursuit les gestes réglementaires. Il cesse à l’arrivée des secours qui appliquent le défibrillateur sans plus de succès. Ils s’apprêtent à placer le corps du malheureux sur la civière, lorsque le moniteur intervient.
– Mieux vaut appeler la police et ne toucher à rien.
Dans les vestiaires, les filles se taisent. Encore mouillée, je claque des dents.
– Je n’ai pas compris, j’aurais peut-être pu le sauver…
Elles me réconfortent et me conseillent de me sécher et de me rhabiller.
Appuyé au chambranle de la porte, le commissaire lorgne sans vergogne ce bouquet de nymphes.
– Qui l’a découvert ?
– Moi.
– À quelle heure ?
– La pendule ne fonctionne pas, sans doute cinq minutes avant le début du cours, à 10 h 40.
– Dans quelle position ?
– Style méduse, ou éventail, ou encore planche inversée.
– Une pratique courante ?
– J’ai cru à une farce.
– Le côté drolatique m’échappe.
– Je veux dire : faire le mort.
– Sauf qu’il était mort !
– Ben oui, mais je ne le savais pas, d’autant qu’il flottait.
– C’est souvent le cas chez les noyés. Avez-vous vu quelqu’un en arrivant ?
– Non, j’ai entendu le groupe précédent partir.
– Qui ?
– Peut-être Jessie, à cause de l’accent et…
L’inspecteur interroge tous les usagers de la piscine. Il soupçonne quelques-unes d’entre nous de l’avoir poussé à l’eau. Sa carrure et sa maîtrise de la natation ne confortent pas cette hypothèse. Cependant, il prétend qu’à plusieurs…
Qui ? Celles qui critiquaient sa pédagogie, celles qui n’appréciaient pas ses choix musicaux et ses plaisanteries. Toutes ?
Il projette de questionner longuement chacune d’entre nous pour découvrir la plus motivée et ordonne la mise sous scellés de l’établissement. La Direction s’y oppose par crainte de devoir rembourser les cours annulés et redoutant la rumeur. Conclusion : c’est un regrettable incident.
L’affaire fut classée.