La possibilité d’un choc

– Pour me rendre à cette conférence, j’ai emprunté une petite route débouchant sur un axe plus important, quoique peu fréquenté. J’ai freiné, regardé à gauche puis à droite ou peut-être à droite puis à gauche et me suis engagée afin de couper la voie pour repartir sur la gauche. Je me trouvais sur la première moitié de la chaussée lorsque je vis une camionnette blanche foncer sur moi. Je m’immobilisai comme un lapin pris dans des phares. J’ai vaguement pensé que c’était la fin, sans rien ressentir. Au dernier moment, le véhicule m’a évitée en se rabattant sur le bas-côté. Je suis repartie, une ou deux voitures éloignées arrivaient. Dans le rétroviseur, j’aperçus la camionnette à l’arrêt : je poursuivis ma route.

– C’est où exactement ?

– La petite route domine la carrière et rejoint l’axe de Villefranche.

– Avais-tu un stop ?

– Seulement une balise de non-priorité et la voie étant libre…

– Elle a surgi de nulle part ?

– Au retour, j’ai constaté qu’un virage pouvait l’avoir dissimulée et elle devait foncer ! Mais pourquoi m’être immobilisée, en accélérant je pouvais m’en sortir.

– Tu as calé ?

– Je ne crois pas, peut-être, je ne sais plus. J’étais fiévreuse, malade. Logiquement, j’aurais dû être pulvérisée.

– Tu as dû rêver !

– Non, j’étais plutôt secouée et je me suis empressée de gagner une autre petite route : je n’emprunte la grande que sur deux ou trois kilomètres. Je ne tenais pas à ce que les voitures me rejoignent. Je me sentais, sinon coupable, du moins gênée.

– Absurde ! Sauf si tu t’es avancée alors qu’elle arrivait.

– Je roule doucement, j’étais en avance. Dans ma vie, j’ai échappé à plusieurs accidents vraisemblablement mortels ; chaque fois, j’ai ressenti une force qui intervenait.

– En l’occurrence, le conducteur !

– N’empêche qu’il déboulait, sans doute pensait-il que j’allais continuer sur ma lancée…

– Et s’il n’avait pu s’écarter ?

– Je crois qu’il disposait de replis : l’entrée de la petite route ou le bas-côté…

– Comme témoin, tu ne ferais pas l’affaire ! Interroger les autres automobilistes s’imposerait.

– J’ai l’impression qu’ils se sont tous immobilisés. Je ne pense pas avoir causé de dégâts.

– Tu aurais pu t’arrêter toi aussi !

– J’avais la tête vide et juste envie de filer. Depuis, je n’ose plus repasser à cet endroit.