Colia et ses avatars

Colia était l’auteur de nombreux ouvrages, il y avait consacré toute son énergie pendant l’essentiel de sa vie. Communiquer et partager ce que l’on crée s’avère depuis toujours ardu et délicat, en outre, l’évolution technologique de la société augmentait considérablement le problème.

Aussi, de temps à autre, pour se réconforter ou pour s’amuser ou pour toute autre raison, il s’inventait des lecteurs, des échanges, des critiques, des tables rondes… Il pensait être le seul à s’aventurer sur ces terrains. Que nenni !

Une émission sur Romain Gary lui révéla qu’il agissait d’une façon similaire, estimant que, même lorsque ses livres rencontraient le succès, ils demeuraient le plus souvent mal compris. Dans cette optique, il publia un roman sous un pseudonyme et, par malchance, le livre obtint le prix Goncourt ; or, Gary avait déjà reçu ce prix prestigieux qui ne peut être accordé qu’une unique fois. Restait à avouer le stratagème ou à trouver une doublure qui puisse assumer cette charge et l’accepte. Cette solution engendra nombre de rebondissements.

Colia n’épinglait à son palmarès que des distinctions liées à des nouvelles et des poèmes, ce dont se réjouissaient ses avatars. Grâce à eux, comme Pessoa, Colia s’offrait plusieurs vies. Rôles qui incombent, le plus souvent, aux personnages, mais là, il s’agissait d’un autre lui-même, donc un écrivain aux prises avec les mots, les phrases, des situations, des intrigues, une structure : un livre ! Çà et là, il semait des indices : les titres de ses romans, quelques protagonistes antérieurs. Il n’hésitait pas à changer de sexe. Il finissait même par ne plus trop savoir s’il était un écrivain ou une écrivaine, un auteur ou une autrice. Pourquoi la féminisation des mots sonne-t-elle si mal ? Le langage serait-il misogyne ? Romancier, romancière fonctionnent assez bien, mais ne concernent qu’un genre littéraire. Logosiste ? Le « iste » est neutre, mais peu harmonieux et encombrant.

Pour le moment, Colia était occupé et préoccupé par le retour d’une maison d’édition à laquelle il avait soumis son nouveau manuscrit. Il avait reçu deux pages de commentaires, élogieux d’abord, puis des suggestions sur ce qu’il serait opportun de réexaminer. Plusieurs points lui paraissaient justes ; il aurait pu argumenter pour d’autres. Mais peu importe, pour une fois qu’il était lu intégralement et avec attention, il relevait volontiers le défi. Parviendrait-il à réaliser les transformations attendues ?

Il s’immergea dans le texte, modifia, coupa, allégea, corrigea. Il en éprouvait du plaisir, un peu gâché par un sentiment d’urgence. Une première révision bouclée, se sentant vidé, il envoya la version.

Après deux jours de repos, il démarra une nouvelle lecture et s’insulta copieusement. Il aurait fallu patienter, reprendre, ciseler, peaufiner, même en sachant qu’une telle approche pouvait occuper toute une vie. Il expédia une troisième mouture. Serait-elle considérée ? Comment éviter la confusion ? Lui-même s’embrouillait entre le travail en cours et sa sauvegarde : manipulations compliquées par un logiciel qui le menaçait de sa formule sibylline : « non-activation du produit ». Il devait ruser ce qui alourdissait sa tâche, entraînait des erreurs et le rendait de plus en plus fébrile.

Après l’espérance « violente » vint le refus qui, malgré son aspect définitif, le plongea dans le doute. Est-ce bien la dernière transcription qui avait été auscultée ? Avait-il tout gâché dans sa précipitation ? Pas question d’importuner, mais comment s’assurer que c’était bien « l’ultime » qui était rejetée  ? Angoisse.

Colia ou sa bande d’hétéronymes décida d’enquêter sur la maison d’édition, car ils avaient ouï-dire que certains éditeurs, à l’instar de lui-même, se démultipliaient : fondateur, directeur, comité de lecture, correcteur, infographiste, grouillot…

Qu’en était-il ?