Renâcler et digresser
Confrontée à certaines tâches ou démarches quasi obligatoires, je renâcle. Pourquoi subir tant de contraintes sans absolue nécessité ?
Évidemment, ce n’est pas si simple. Ainsi la raison m’impose de présenter mes ouvrages ou bien de cesser d’écrire. Aussi je participe à des manifestations littéraires onéreuses, fatigantes, souvent démoralisantes, voire déstabilisantes.
Dans un tout autre domaine, un couple d’amis honorait des dettes d’honneur un sourire coquin aux lèvres. Je découvris (ils ne s’en cachaient guère, plutôt fiers) qu’il s’agissait de rendez-vous galants dans lesquels ils s’estimaient engagés.
J’ai fréquenté des séducteurs invétérés, mais pervers. Très habiles à conquérir, une fois leur cible pantelante en attente, ils se dérobaient. Conclure eut été honnête, même si décevant. Par inadvertance, j’ai tenu ce rôle. Rancœur et malaise détruisaient la relation, ce qu’il m’arrivait de déplorer.
Pour en revenir à mon état : j’expectative, mais le « devoir » l’emporte. Trace d’un traumatisme enfantin ? Satisfaire les parents, justifier leurs sacrifices…
Dans son roman Le monde n’existe pas, Fabrice Humbert note : « Il y a toujours quelque chose en moi qui veut convaincre celui qui me hait…/… parce qu’une part de moi estime qu’il a raison. » Comme lui, j’affronte ceux qui m’ignorent ou me dédaignent, dans l’espoir qu’ils ouvrent mes ouvrages et les considèrent. Quelle folie imbécile ! Même attitude à l’égard de connaissances qui ne peuvent en aucun cas les apprécier, car trop éloignées de l’univers des mots ou jalouses, ou envieuses, ou vicieuses, ou… ?
Dans les Salons du livre, des visiteurs affichent un petit sourire à l’égard de l’écrivain-démarcheur. La mimique traduit-elle un simple embarras ou le regret de ne pouvoir acquérir le bouquin.
Difficile de décoder les expressions. Un monsieur élégant et beau parleur laissait entendre qu’il achèterait tel bouquin et peut-être tel autre après avoir fini son tour. À chaque stand, il entonnait sa rengaine et disparut. Une femme déambulait, regardait, répétant qu’elle ne lisait jamais : chacun retenait sa question. La réponse apparut au repas : bénévole, elle contribuait à remplir la panse des exposants, car en plus d’écrire, ils ont de l’appétit ces crève- la-faim !
Oui, je sais, j’ai promis de garder le silence sur cette catégorie d’évènements, mais m’interrogeant sur les contraintes que je m’inflige… Ce même jour, un plumitif que je connais de vue se promenait de table en table, déclarant qu’il ne faisait plus ce type de Salons : les grandes surfaces lui assurant un tabac ! (Expression découlant de tab : frapper au XVe siècle.) Plus tard, ma voisine et moi-même, nous le découvrîmes plastronnant sur son stand…
– Qu’aimez-vous lire ?
– De tout.
Et ils se sauvent.
Finalement, mes réserves à m’y rendre semblent amplement fondées.